15

Ils étaient là.

Luke se figea, allongé sous le châssis abîmé de son speeder. Il tendit l’oreille.

Pas un bruit.

Mais ils étaient là, à l’observer. Il en était sûr. Même entre les envolées silencieuses de la Force dans les immensités désertiques, il sentait leur présence. Il avait senti qu’on était conscient de son existence depuis qu’il avait quitté Hweg Shul.

Les observateurs invisibles.

Les véritables natifs de cette planète, ceux qu’on ne voyait jamais.

Ils avaient suivi son speeder sans effort, ils ne l’avaient jamais quitté des yeux.

Caché sous le véhicule, Luke ne pouvait pas voir grand-chose. Lorsque l’unité antigrav tribord avait commencé à donner des signes de fatigue, il avait prudemment arrêté le speeder en le faisant reposer d’un côté sur une sorte de banc de basalte et de l’autre sur un éclat de quartz vert de la taille d’un fauteuil. Le champ de vision de Luke, installé sous l’engin où il procédait à quelques épissures au niveau du générateur pour tenter de recharger le réservoir antigrav défectueux, se limitait à l’avant et à l’arrière du speeder. De part et d’autre, les mêmes étendues arides de gravillons pulvérisés par l’érosion, les mêmes rochers, les mêmes éclats de cristal et, dans le lointain, les mêmes colonnes cristallines se dressant vers le ciel.

Il comprit que, s’il sortait de sous le speeder et regardait tout autour de lui, il ne verrait toujours rien.

Il ferma les yeux et essaya de discerner leurs formes dans les ondes de la Force. Par la faute des interférences à la surface de cette planète, par la faute de la puissance à l’état brut si différente, Luke ne parvint pas à matérialiser une image assez claire de ses observateurs invisibles. Mais peut-être étaient-ils à l’origine de ces interférences.

Le jeune homme n’arriva pas à se souvenir du moment précis où ils avaient commencé à le filer. Il n’arriva pas, non plus, à percevoir si leurs intentions étaient pacifiques ou belliqueuses. A moins qu’ils ne se contentent de l’observer à distance…

Mais ils étaient bien là.

– Qui êtes-vous ? cria Luke, conscient de sa vulnérabilité, allongé sur le dos sous la coque du speeder. Je ne vous veux aucun mal. Vous ne devez pas avoir peur de vous présenter à moi. Pouvez-vous vous avancer en pleine lumière ?

Ils semblèrent se rapprocher. Ou plutôt quelque chose sembla s’approcher. Luke eut la sensation qu’ils venaient distinctement de prendre conscience qu’il était lui-même capable de sentir leur présence. Il se demanda d’ailleurs comment il avait compris qu’il s’agissait d’ils et non pas d’il, d’elle, voire de ça.

Avec la plus grande des précautions, il rampa de sous le speeder et se releva.

Des ombres s’étiraient tout autour de lui. De pâles étoiles diurnes perçaient le bleu foncé des cieux. Les rayons fragmentés d’un soleil blême se réfléchissaient dans le gravier étincelant s’étendant à perte de vue. Tout était vide et désolé, comme le rivage lointain d’un océan oublié.

 

– Tout ça, c’est Loronar Corporation ! dit Yarbolk en baissant le ton de sa voix rauque d’alto. (Il sortit une poignée de cubes de données de couleur verte d’une des poches de sa tunique couverte de taches et de brûlures et les tint dans sa paume rose et dénuée de poils comme pour apporter la preuve de ce qu’il était en train d’avancer.) Sur chacune de ces planètes, tous ces coins du secteur de Méridian où ont éclaté des conflits armés, des guerres de religion ou des révoltes de tribus locales… eh bien, les forces dissidentes sont toutes équipées d’armes fournies par Loronar. Et c’est pas du bas de gamme ni des vieux clous qu’ils essayent d’écouler, tiens, comme ces fusils que les trafiquants essayent de refiler aux aborigènes en prétendant qu’il s’agit de l’affaire du siècle. Ça non, croyez-moi. Que du blaster haut de gamme. Et puis des canons à ions et des grenades… Tenez, regardez…

Il fit sauter les cubes de données dans le creux de sa main comme s’il s’agissait de dés. D2 R2, le prenant au mot, déploya promptement l’un de ses bras terminé par une pince, attrapa l’un des cubes et le fit disparaître dans ses entrailles.

– Hé ! Mais rends-moi ça ! s’exclama Yarbolk.

Sa protestation fusa assez haut pour attirer l’attention de deux des maris d’Ugmush, d’un garde armé, de deux contrebandiers aqualisiens très nerveux et de la bonne douzaine d’autres personnes rassemblées dans la soute d’attente du Vent des Lys, Croiseur d’Application des Quarantaines. Tous tournèrent leurs regards courroucés vers le Chadra-Fan et les deux droïds, comme pour leur reprocher leur situation actuelle.

Le Zicreex s’était heurté à des ennuis avant même d’avoir eu le temps de rejoindre son point de saut dans l’hyperespace. Juste à la sortie du champ d’astéroïdes du système drovien, le vaisseau gamorréen était tombé sur le croiseur de la République l’Empyrée. Ce dernier tirait furieusement de tous ses canons – et dans toutes les directions – sur des cibles inexistantes. Lorsque l’un des générateurs d’écrans déflecteurs de l’appareil avait explosé, l’éclair avait fait apparaître une multitude d’objets, ressemblant à des débris spatiaux, qui voletaient autour du croiseur comme des mouches. En quelques instants, il était devenu évident que les minuscules fragments de métal noir et mat étaient des vaisseaux d’un type inconnu, concentrant leur feu sur l’énorme croiseur, capables de se disperser et de se rassembler comme des nuées de chauves-souris au gré des tirs de laser.

Puisque la bataille séparait le Zicreex de la partie la plus éloignée du système où il était possible d’effectuer un saut dans l’hyperespace en toute sécurité, le petit cargo s’était retrouvé coincé à l’endroit où il se trouvait. Ugmush, les droïds et Yarbolk s’étaient agglutinés au hublot pour observer l’Empyrée livrer bataille contre ses assaillants avant d’essayer de leur échapper.

– Fascinant, avait déclaré C3 PO en regardant pardessus l’épaule d’Ugmush. (Le capitaine était en train de contrôler ses scanners dans l’espoir de découvrir l’éventuelle existence d’un vaisseau plus grand, capable de commander à distance à la multitude de petits objets volants.) On dirait que ce ne sont que des armes dotées d’un système de propulsion. Ne dis donc pas de bêtises, avait-il ajouté à l’attention de D2 qui avait profité de la panique pour se connecter subrepticement à la console située derrière le large dos de la Gamorréenne. C’est évident qu’il doit y avoir quelque part un vaisseau de commande. Quel que soit ce vaisseau, il doit être capable de transmettre des informations à une portée ahurissante.

– Non, il n’y a pas de vaisseau principal, avait marmonné Yarbolk, perché derrière Ugmush, occupé à lire les informations données par D2 et par les consoles du poste de pilotage. C’est certainement quelque chose en rapport avec la technologie RICC.

Une lumière aveuglante était apparue devant eux. L’un des petits appareils venait de faire mouche. La boule de feu du croiseur en train d’exploser avait absorbé les dagues d’acier noir. Une multitude d’éclairs avaient illuminé l’espace. Touchés par l’onde de chaleur et la propagation du carburant, une centaine de petits appareils avaient été détruits. Ceux qui avaient échappé à la destruction avaient rebroussé chemin et, comme un banc de poissons, avaient disparu dans les ténèbres. Leur revêtement noir leur avait permis de rapidement se fondre dans le cosmos.

– Par les nageoires du Grand Poisson Vert… avait chuchoté Yarbolk. Mais, qu’est-ce que vous êtes en train de faire ? s’était-il ensuite exclamé à l’adresse d’Ugmush.

Cette dernière, appuyée sur ses commandes, avait mis le cap sur le site des combats.

– Récupération ! avait dit la Gamorréenne. (Sa main grassouillette avait indiqué par le hublot les deux ou trois plus gros morceaux de l’épave du croiseur qui flottaient dans l’espace. Ils brillaient dans l’obscurité, entourés d’un nuage de pièces d’acier fondu, d’éclats de verre et de cadavres déchiquetés par la dépressurisation.) Quelle aubaine !

Ugmush et ses époux, ayant fière allure dans des combinaisons spatiales dérobées à des mercenaires et adaptées à la corpulence des Gamorréens, étaient en train d’explorer les débris quand le Vent des Lys, Croiseur d’Application des Quarantaines, avait fait irruption. Son capitaine, une femelle Gotal apparemment très exigeante qui était à la tête d’un petit détachement de soldats et d’une escouade de médecins détachés par l’Institut Médical de Coruscant, avait capté le signal de détresse de l’Empyrée. Elle n’avait pas semblé des plus amusées de constater que des Gamorréens étaient déjà occupés à piller le site au moment de son arrivée.

C3 PO estima que, grâce à son déguisement, il avait eu la chance d’être arrêté avec les autres. D2 R2, lui, avait été tout bonnement confisqué, comme le matériel le plus ordinaire.

Une petite trappe bleue s’ouvrit dans les flancs de l’astromec et la pince télescopique reposa le cube sur la table en face de Yarbolk. Celui-ci s’en empara prestement et le fourra dans sa poche de poitrine.

– Le TriNebulon va m’offrir une petite fortune pour ces trucs-là ! dit le Chadra-Fan. Surtout après ce qui vient de se passer ! (Le journaliste ne s’était pas occupé de sa fourrure depuis des jours – la plupart des coiffeurs de Bagsho avaient mis la clé sous la porte dès le début des hostilités – et ses boucles dorées n’étaient plus qu’un fouillis de nœuds crasseux.) Vous avez vu les débris ? Les coques de ces vaisseaux d’attaque, hein ? Ces drôles d’armes automatiques ?

– Non, je n’ai pas eu le loisir de les étudier de près, répondit C3 PO en tournant la tête vers l’empilement de pièces de métal récupérées par Ugmush juste avant l’intervention du CAQ.

Elles étaient entreposées dans un coin de la vaste soute d’attente. Toutes étaient étiquetées et sous la surveillance d’un fort repoussant garde sullustéen qui paraissait exténué.

– Ce sont des coques blindées modifiées sorties de chez Seifax, continua le Chadra-Fan en baissant encore le ton. Des milliers comme celles-ci ont été expédiées à la nouvelle usine de Seifax sur Anteméridian il y a quelques mois de cela… Et Seifax n’est qu’une façade pour certaines activités de Loronar Corporation.

– Etes-vous certain de ce que vous avancez ? demanda C3 PO, visiblement choqué, en baissant lui aussi le ton. (Le droïd de protocole ne se sentait pas physiquement mal à l’aise sous son long manteau noir très enveloppant et sous le masque de cuir équipé de filtres et de tubes respiratoires ; le problème du déguisement venait du fait que le tissu avait tendance à se coincer dans ses articulations et à gêner le bon fonctionnement de ses rétracteurs hydrauliques. Comme la majorité des droïds, C3 PO ne disposait pas d’un sens de l’équilibre aussi développé qu’un être humain et son accoutrement menaçait de le faire trébucher à chaque pas.) La société Loronar est inscrite au Registre Républicain des Corporations, reprit-il. Son conseil d’administration est constitué d’individus aux excellentes références et de la plus haute probité. C’est en majeure partie grâce à l’armement qu’ils ont fourni que la Rébellion a pu voir le jour !

– Et ils en ont profité pour accumuler des profits dépassant les cinq cents pour cent au cours des dix années qu’a duré ladite Rébellion, juste avant la chute de l’Ordre Nouveau. Aujourd’hui, la Rébellion dispose de ses propres sources de financement mais ils n’ont pas autant d’argent que la Corporation. Loronar s’est enrichie en vendant aux deux forces en présence, probablement par l’intermédiaire de façades comme Seifax. Et l’usine de Seifax sur Anteméridian a fait l’acquisition de propulseurs hyperluminiques miniaturisés auprès des Biths. J’ai quelques contacts au sein de l’administration… Hé ! (Il s’empara de la poignée de cubes de données qui étaient posés sur la table. D2 R2 devait certainement continuer de penser que « Tenez, regardez » était un ordre. Il s’était jusqu’à présent appliqué à ramasser les cubes un à un avec sa pince afin d’en analyser le contenu dans ses mémoires internes.) Allez, rends-moi ça !

L’astromec s’exécuta prestement et recracha méthodiquement les cubes qu’il gardait dans ses entrailles. Yarbolk les ramassa, les compta et jeta un coup d’œil rapide par-dessus son épaule aux autres occupants de la soute du vaisseau de quarantaine. C’était un groupe d’individus très disparate. Il y avait là un Wookie scrofuleux au pelage gris, deux Aqualisiens serrés l’un contre l’autre qui ne quittaient pas des yeux les gardes et les portes de la soute, l’équipage d’un vaisseau de prospection Squib qui ne cessait de protester avec véhémence qu’ils n’avaient jamais entendu parler de cette histoire de peste et un Ergesh d’une couleur extravagante qui occupait trois sièges à lui tout seul et dont le parfum évoquait le compacteur à ordures d’une fabrique de bonbons.

– A trois reprises, on a attenté à ma vie depuis que j’ai commencé à m’intéresser à cette affaire, chuchota le Chadra-Fan dont les quatre narines se plissèrent en faisant frémir le cuir de sa truffe. Loronar Corporation ne peut pas se permettre que tout cela soit rendu public. La moitié de leurs contrats sont passés avec la République.

– Allons, voyons, vous ne croyez tout de même pas que Loronar irait jusqu’à s’offrir les services d’un assassin…

Yarbolk renifla bruyamment et pointa un index courtaud vers le droïd de protocole pour appuyer ses dires.

– Il est tout à fait possible que Loronar ne s’en charge pas directement. Mais ils pourraient très bien demander à Getelles de s’en occuper. Qui a bien pu, selon vous, envoyer ces Gopso’o à mes trousses, là-bas sur Drovis, hein ? Mes sources à la cour de Getelles m’ont rapporté que Loronar soutenait financièrement toute l’organisation du Moff. Le directeur local, Dymurra, vit comme un pacha : droïds sexuels, bains vibrants, drogues diverses, quatre chefs cuisiniers, pantoufles automoulantes, contrôle indépendant de l’environnement dans toutes les pièces de la maison… Tout ce que tu veux. Tout ce qui est illégal, même. Il ne pourrait pas se le permettre sans la bénédiction de Getelles. Tout cela s’ajoute à…

– Igpek Droon ? tonna une voix depuis la porte.

– Hé, c’est toi ! siffla Yarbolk, remarquant que C3 PO n’avait pas réagi à l’appel.

– Oh… heu… oui ! (Le droïd se redressa vivement et marcha sur la doublure de son manteau. Yarbolk le rattrapa discrètement par le coude pour l’empêcher de s’étaler de tout son long. Le capitaine du Vent des Lys et le médecin-chef, toutes deux femelles Gotals, venaient d’apparaître à la porte. Leurs visages plats et gris se tournèrent soupçonneusement vers le droïd en train de trottiner dans leur direction. Les cornes qui leur servaient d’organes sensoriels captèrent immédiatement les champs énergétiques trahissant la nature exacte de C3 PO.) Que je suis heureux de pouvoir enfin m’adresser à une autorité compétente ! dit-il d’un ton reconnaissant en dégrafant les fermoirs de son masque et en retirant sa perruque blonde. Vous n’avez pas idée de ce que…

Il se retrouva nez à nez avec les canons de deux blasters et d’un fusil paralysant.

– Pas un pas de plus, droïd ! aboya le capitaine. Tuuve, allez me chercher un boulon d’entrave pour celui-ci.

– Mais vous ne comprenez pas ! protesta C3 PO. Vous devez contacter le Conseil de la Nouvelle République immédiatement ! Son Excellence Leia Organa Solo, chef d’Etat, a été kidnappée ! Vous devez…

– Oh non, encore un, marmonna la doctoresse au capitaine. C’était quoi la dernière fois, déjà ? Un transporteur en détresse, plein de chiots carosiens avec seulement deux heures d’oxygène en réserve ? Vous vous souvenez de la quantité industrielle d’extraits de racine de tenho qu’on a trouvée dans les doubles parois ?

– Je vous demande bien pardon ! s’exclama C3 PO en se redressant et en bombant le torse. (Il avait pourtant fait l’objet d’une soigneuse programmation l’empêchant d’apparaître menaçant aux yeux d’une grande quantité d’espèces pensantes, les Gotals y compris) Je suis un droïd de protocole certifié et j’appartiens à Son Excellence elle-même ! La seule idée de croire que j’ai été programmé pour la contrebande de substances illicites…

– Le gars qui s’est chargé de bricoler celui-ci aurait pu se fouler pour choisir une histoire un peu plus crédible, remarqua le capitaine. (Elle hocha la tête à l’attention de l’ingénieur sullustéen qui se tenait derrière C3 PO, un boulon d’entrave à la main.) Emmenez donc Son Excellence jusqu’à la soute de confiscation et chargez-vous de lui. Pensez à noter les numéros de série.

Elle se frotta les yeux. Ses lèvres fines et décharnées avaient viré au gris et la peau autour de ses yeux avait gonflé sous l’action de la fatigue. Après mûre réflexion, C3 PO se dit que diriger un Croiseur d’Application des Quarantaines le long d’un secteur où avaient éclaté une bonne demi-douzaine de révoltes armées – et cela sans la supervision d’une autorité supérieure appuyant les décisions – devait être une tâche exténuante.

– On va lancer un avis de recherche pour savoir à qui il appartient vraiment une fois que tout cela sera fini. En attendant, répertoriez tout ce que vous pourrez trouver sur lui et envoyez ses microprocesseurs au labo. Ils en ont sérieusement besoin. Ah, et puis la maintenance a besoin de câblages…

– Je proteste ! implora C3 PO au moment où les soldats sullustéens le prenaient par les bras. Son Excellence a été kidnappée et…

– Pour ta gouverne, mon petit ami, dit la Gotal d’un ton d’une extrême lassitude, Son Excellence vient en personne de transmettre notre affectation à ce secteur, et cela avec son sceau personnel. Je viens juste de lui parler.

– Elle a autorisé, pour ne pas éveiller les soupçons, la réalisation de doubles holographiques d’elle-même juste avant de partir en mission secrète ! cria C3 PO. Il s’agit d’une procédure standard. Bien sûr que son autorisation est nécessaire pour mettre en place une zone de quarantaine mais en réalité, Son Excellence n’est pas là ! Mon partenaire et moi-même sommes les seuls à connaître toute la vérité sur l’endroit où elle se trouve !

Les deux Gotals – représentantes d’une espèce réputée pour ne jamais faire confiance aux droïds, vu la sensibilité de leurs organes sensoriels – échangèrent un regard éloquent.

– Mais puisque je vous dis que j’y étais ! Deux croiseurs de combat ont disparu ! Le Boréalis et l’Inflexible…

– Votre cousin est bien en poste à bord de l’Inflexible, n’est-ce pas, capitaine ? demanda le médecin-chef.

Le capitaine hocha la tête.

– Oui, c’est exact. Et l’Inflexible a appareillé pour Celanon au tout début de la semaine.

– Mais non, c’est un leurre ! gémit C3 PO alors que les gardes l’emmenait vers la porte. La mission de Son Excellence dans ce secteur est top secret ! L’Inflexible a été détruit !

Les yeux du capitaine se firent aussi durs et froids que l’acier.

– Emmenez-le ! dit-elle doucement aux gardes. Et prenez cette unité D2 en même temps, voulez-vous ? Dites au responsable des confiscations de purger leurs microprocesseurs pour de bon.

Le garde salua.

– Que fait-on au sujet du Chadra-Fan qui les accompagne ? demanda-t-il.

La Gotal fouilla dans sa poche et en ressortit une petite feuille rose de filmplast. C3 PO se dit qu’il devait s’agir d’un message mais le document ne portait aucun en-tête officiel. Seules quelques lignes de code étaient reportées sur la feuille. Les yeux du capitaine se plissèrent quand elle regarda dans la direction de Yarbolk. Ce dernier toujours assis à côté de D2 R2 se faisait le plus petit possible. La Gotal se tourna vers le droïd de protocole.

– Quel est le nom de ton ami ? demanda-t-elle.

A moins d’être programmés pour donner des informations erronées, les droïds – y compris ceux versés dans l’art de la diplomatie et du protocole – avaient la fâcheuse habitude d’être désespérément honnêtes.

– Yarbolk Yemm, répondit C3 PO sans hésiter. Je crois même savoir qu’il est journaliste au TriNebulon News.

Il y eut un court moment de silence.

– C’est bien lui, dit-elle en faisant signe à un autre garde de s’approcher.

A grandes enjambées, elle traversa la soute en direction du Chadra-Fan. Yarbolk les vit arriver et bondit sur ses pieds. Tous les individus présents dans la soute avaient été débarrassés de leurs armes. Les gardes, eux, étaient équipés d’impressionnants blasters. Le Chadra-Fan se précipita vers la porte mais celle-ci refusa de s’ouvrir. Stupéfait, il se retourna et leva les mains en guise de protestation et de rémission. Le capitaine dégaina son arme et lui décocha, à bout portant, un rayon paralysant en pleine poitrine. Le choc envoya valdinguer le petit journaliste contre le panneau de la porte. Il glissa ensuite lentement au sol, dans un enchevêtrement de fourrure dorée et de soie rose et bleu.

La Gotal jeta un coup d’œil autour d’elle. Sous le regard perçant des gardes, pas un des occupants de la salle n’avait bronché. C3 PO se dit qu’ils avaient certainement de bonnes raisons de ne pas se faire remarquer. Le capitaine s’adressa au garde qui se trouvait à côté d’elle. Elle parla d’une voix si basse que seuls les récepteurs audio du droïd perçurent le sens de ses paroles.

– Sas numéro trois…

 

Allongée au fond d’une crevasse de la falaise de cristal étincelant, Leia se couvrit les yeux pour se protéger de l’éclat du soleil. Le vent lui avait tellement desséché le visage qu’elle avait l’impression de s’être passé un produit chimique sur la peau. De son poste, elle pouvait observer le véritable labyrinthe de canyons aux arêtes acérées et déchiquetées par les forces tectoniques. Chaque angle, chaque pan de rocher était un miroir qui réfléchissait une lumière dénuée de chaleur.

Impossible de se rendre compte s’ils s’étaient lancés à sa recherche.

Elle n’avait, en tout cas, rien remarqué. Ashgad aurait très bien pu programmer des droïds traqueurs pour qu’ils la repèrent à des paramètres physiques : masse, mouvement et température corporelle. Cette crainte l’avait poussée à sacrifier l’unité antigrav et l’un des calorifères de secours. Elle avait envoyé le tout à la dérive dans l’un des canyons pour que cela fasse office de leurre. Les pouvoirs atténués de Beldorion sentiraient peut-être la différence mais Leia était prête à parier qu’en dépit des ondes de Force entourant cette planète comme un champ magnétique, essayer de la repérer dépasserait certainement les pouvoirs de l’ancien Chevalier.

Elle ferma les yeux pendant un moment, morte d’épuisement. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi elle n’avait pas été réduite à l’état de pulpe en s’écrasant au pied de la falaise. Il devait finalement y avoir plus de jus dans l’unité de flottaison qu’elle ne le pensait. Elle avait cependant l’impression qu’après sa chute, elle avait dû courir sur des centaines de kilomètres…

Elle rouvrit les yeux et déplia son plan. Des années de cavale au sein des Rebelles lui avaient enseigné l’art d’interpréter une carte d’état-major. Aussi identifia-t-elle sans aucun mal le canyon qu’elle venait de remonter et les deux pics entre lesquels il lui faudrait passer pour entamer une descente vers la station de tir du Point Sombre. Aucun point d’eau n’était signalé sur la carte. Elle ne savait pas si elle trouverait une pompe une fois qu’elle serait parvenue à destination. Il ne lui restait plus qu’un quart de sa réserve et elle n’avait pas la moindre idée du temps qu’il lui faudrait pour lancer un signal de détresse…

… En espérant que la station soit toujours équipée d’un matériel de communication subespace en état de fonctionner.

Malgré ses courbatures, elle se pencha en avant pour étudier l’état désastreux de ses bottes de cérémonie dorées. Le geste lui arracha un cri de douleur. Les doigts en sang, elle découpa de nouveaux morceaux de bande adhésive pour consolider les réparations de ses souliers.

… En espérant qu’Ashgad ne dispose pas d’un moyen de repérer un signal subespace.

… En espérant que quelqu’un puisse l’entendre.

Elle essaya de ne pas penser à la Semence de Mort et à ses pieds particulièrement endoloris.

La Semence de Mort.

Le nom résonna comme un écho dans son esprit.

Idiote, idiote, idiote ! Elle arrima la cruche sur son épaule au moyen de la bandoulière et se mit en route. Elle entreprit la pénible et périlleuse ascension le long de la falaise afin de rejoindre l’ensemble de pics d’améthyste dressés vers le ciel qu’elle avait choisi comme nouveau point de repère.

Elle se remémora des rapports qu’elle avait lus à propos de gouvernements ou d’armées qui avaient essayé d’utiliser la peste comme une arme. Le nom d’Hathrox III lui revint en tête. C’était arrivé douze siècles auparavant, d’après les archives exhumées sur place, et l’endroit était toujours mentionné dans les registres comme potentiellement dangereux. Les membres de l’équipe qui avait réussi à récupérer les archives étaient tous morts. L’équipage du vaisseau envoyé à leur secours avait été décimé ainsi que tous les médecins de la zone de quarantaine ayant tenté de les soigner. D’après les journaux de bord, consultés à distance, l’organisation terroriste qui avait développé le virus disposait d’un moyen infaillible de le contrôler.

Avez-vous déjà entendu prononcer le mot « mutation » mesdames et messieurs ? La bouche de Leia se tordit à l’évocation de ce cynisme désespéré. Avez-vous déjà entendu parler des « erreurs humaines » ? De « défaillances mineures de l’équipement » ? Avez-vous déjà entendu la phrase : « Oh, mince, nous n’avions pas pensé à cela ? »

La Semence de Mort.

Ne vous avisez même pas d’essayer… Ne vous avisez même pas d’essayer ! ! !

Mais c’était déjà fait. Si les notes d’Ashgad étaient exactes, la Semence de Mort était déjà en train de contaminer toute la Flotte, la rendant totalement impuissante face à la montée des révoltes armées qui éclataient un peu partout dans le secteur… Face à l’intervention éventuelle des vaisseaux de l’amiral Larm. Apparemment, Dzym était capable de décider du moment précis de la propagation. Il devait aussi être capable de la contrôler ; sans cela, lui et son entourage seraient également touchés.

Beldorion réussirait-il à l’entendre si elle tentait d’appeler Luke à nouveau ?

Sa main caressa le sabrolaser accroché à sa ceinture. Elle aurait dû écouter Luke, songea-t-elle. Elle aurait dû consacrer plus de temps à son entraînement. Luke, lui, ne se serait jamais retrouvé dans un pétrin pareil.

Vador non plus, évidemment.

Haletante, les mains en sang, les genoux déchirés par la morsure incessante des saillies rocheuses, Leia gagna le bord du précipice entre les deux pics et observa la station de tir en contrebas.

A plusieurs centaines de mètres de distance, le bunker semblait bien petit. C’était un cylindre noir et lisse, sans porte et sans le moindre centimètre carré de transparacier. Il était adossé à une imposante formation de rochers qui donnait son nom à ce lieu. A la pierre noire d’origine, on avait ajouté un complexe réseau de défenses. De loin, le poste ressemblait à l’un de ces drôles de chapeaux de pique-nique sur lesquels on peut accrocher des boissons et un équipement audio. Il devait être possible de s’introduire à l’intérieur, se dit Leia. Mais pour passer au travers de l’enchevêtrement de bois et de métal des constructions de défense, il lui faudrait certainement sacrifier sa couverture, la déchirer en lambeaux afin de prolonger la longueur de câble dont elle disposait.

Elle réussit de justesse. Elle envoya le grappin depuis une avancée de cristal sur laquelle elle se tenait en équilibre précaire. En utilisant la force et la direction du vent, elle parvint à trouver un point d’accrochage au milieu des structures et des poutrelles. Elle lâcha son filin et celui-ci s’en alla flotter doucement le long de la paroi du bunker. Leia quitta son perchoir et s’approcha en trébuchant de l’endroit où le câble, et sa rallonge de tissus, pendait à environ un mètre au-dessus des graviers.

Cela faisait des années que Leia n’avait pas tenté d’escalader un mur. A une vingtaine de mètres au-dessus du sol, giflée par les bourrasques de vent, les bras endoloris, le souffle court et les poumons en feu elle fut prise de nausées. Je vais m’évanouir.

Elle enroula le câble autour de son bras et appuya son front contre la pierre noire de la paroi. Le vent coulait sur elle comme un torrent glacé. Il fallait que le malaise passe. Elle avait faim et son corps se mit à trembler de fatigue. Je ne vais jamais y arriver.

Mais elle y arriva. Elle tira le câble à elle juste après avoir atteint le sommet. D’une démarche de très vieille femme, elle s’avança vers l’installation d’antennes blindées, de réflecteurs et de modulateurs qui jaillissaient de la terrasse au milieu des poutrelles de défense. Les grands canons laser étaient pointés vers le ciel.

Dans la nuit tombante, les étoiles visibles dans la journée se mirent à briller avec plus d’intensité au travers des madriers, des poutres et des filins d’acier des tourelles. En plus de son caractère défensif, l’enchevêtrement de métal offrait une bonne protection contre le vent. Leia plongea sa lame dans le verrou de la porte menant à l’intérieur de la station. Le poste de tir, puisqu’il n’y avait aucune fenêtre de transparacier, pouvait très bien être infesté de la même vermine mutante qui l’avait attaquée dans l’escalier de service de la maison d’Ashgad. Si c’était le cas, Leia serait forcée de dormir sur le toit et elle périrait certainement gelée.

Elle ne vit rien d’inquiétant, à part quelques centaines de drochs gros comme un ongle qui grouillaient sur les marches. Dans la lumière sourde du bâtonnet lumineux, certains se tournèrent vers elle et commencèrent à ramper dans sa direction. Leia activa son sabrolaser et les repoussa de la pointe de la lame. Ceux qu’elle toucha se mirent à crépiter et se recroquevillèrent en boulettes de matière carbonisée. D’autres insectes se mirent à la suivre au fur et à mesure qu’elle descendait les degrés.

L’équipement de la station était certes daté mais semblait en bon état. La plupart des générateurs des canons étaient scellés mais les contrôles, eux, étaient accessibles. Un simple levier permettait de transférer le système automatique d’acquisition des cibles du cœur de l’ordinateur à une console manuelle. Il faut bien que quelqu’un leur ait appris à se servir de tout cela. Elle appuya sur quelques boutons au hasard et étudia les données qui s’affichèrent. Le système de visée était assez élémentaire mais il fallait un minimum d’entraînement pour être capable de l’utiliser. Comment font les Oracles ? Est-ce que la manipulation des canons fait partie des doctrines enseignées par les voix qu’ils entendent dans le désert ?

Pourquoi voudraient-ils détruire les vaisseaux spatiaux qui essayent de s’approcher, ou de décoller, de la planète ? Ce n’est tout de même pas pour garder son caractère primitif à cette civilisation…

A moins qu’il ne s’agisse d’autre chose…

Une douleur aiguë lui foudroya le mollet. Elle baissa les yeux et vit trois ou quatre gros drochs en train de disparaître dans les plis de la bande adhésive qui tenait ses bottes. Elle sentit le poids de la fatigue et eut beaucoup de peine à respirer. La sensation était similaire à ce qui lui était arrivé après l’attaque dont elle avait fait l’objet dans l’escalier de service. Ces choses, là-bas, doivent appartenir à la même famille que les drochs, pensa-t-elle. Elle s’éloigna de la console de tir et regarda tout autour d’elle dans la lueur diffuse du bâtonnet lumineux. Le sol était constellé de petits insectes ronds et plats. Ne reste pas immobile ! se dit-elle. Il ne faut pas que tes pieds restent trop longtemps à la même place…

La salle où reposait le canon lui-même était gigantesque. C’était une vaste pièce circulaire qui devait occuper un étage entier de la tour. Aucun appareil de communication en vue. Des appliques inutilisables pendaient le long des murs noirs.

Une échelle de métal au centre de la salle communiquait avec le niveau inférieur. Par l’ouverture, Leia aperçut toutes sortes d’équipements entreposés dans des cages de métal noir et sale. Couvertures usées jusqu’à la trame, pointes de flèches, fers de lances, boîtes de balles d’acier, plombs explosifs en céramique et charges de chevrotines emballées dans du papier étaient éparpillés sur le sol. Leia s’appuya contre le haut de l’échelle pour lutter contre une nouvelle nausée. Son corps se refroidit soudainement et se mit à trembler. Les drochs, pensa-t-elle. Ça ira beaucoup mieux quand j’irai m’allonger au soleil. Mais elle se rendit immédiatement compte que sa condition était plutôt due à l’épuisement, la faim et l’exercice forcé et inhabituel qu’elle s’était imposés.

Très loin au-dessus d’elle, Leia entendit un fracas caractéristique.

La barricade ! Son cœur se figea. Elle perçut le martèlement sourd de bottes au niveau supérieur, dans la salle du canon qu’elle venait de quitter. L’étincelant rayon immaculé d’une torche au sodium se mit à balayer la salle par la trappe d’accès. Des voix chuchotèrent. La princesse regarda autour d’elle. Il n’y avait plus d’échelle pour descendre plus bas. Le reste de la tour devait être occupé par les systèmes énergétiques des canons laser. Consciente que les espaces sombres entre les cages d’équipement devaient être infestés de drochs, Leia se glissa entre deux containers noirs et anonymes. Sa main endolorie se referma sur la poignée de son sabrolaser. La lumière venant de l’étage au-dessus se fit plus vive et se mit à bouger au rythme de la personne qui la transportait. Le rayon fit le tour de la salle avant de se braquer vers le sol.

– Regardez… commença une voix.

Quelqu’un d’autre lui intima l’ordre de se taire.

Les drochs que j’ai carbonisés… pensa Leia. Et puis j’ai dû laisser des traces de pas dans la poussière du sol…

Son corps tout entier devint douloureux à l’idée d’avoir à se battre. Luke, se dit-elle, si jamais je m’en sors vivante, je te promets que je viendrai m’entraîner avec toi… Ne serait-ce que pour être en bonne condition physique…

Ses mains gelées agrippèrent le sabre et son pouce approcha de la commande de mise en route.

Une nouvelle lumière vive sembla alors tomber du plafond. Une ombre descendit deux échelons avant de se laisser tomber au sol et disparaître dans les ténèbres, comme le ferait tout bon soldat cherchant à se mettre à couvert. D’autres ombres s’agitèrent au niveau supérieur et s’interposèrent dans le rayon lumineux. Dans le mouvement, Leia aperçut le pan d’une tunique rouge usée par les vents et le sable, un tourbillon de voiles couleur de fumée et le métal de plaques d’armure et de fermoirs de bottes. Une lame de sabrolaser fut activée ; elle était jaune comme un rayon de soleil.

– Sortez de là, dit une voix de femme.

Leia baissa son arme et sentit que sa tête lui tournait.

– Callista ? demanda-t-elle.

La lame jaune se pointa doucement vers le sol et la silhouette drapée de rouge écarta d’une main gantée de cuir noir les voiles qui lui masquaient le visage.

– Leia ?